29 août
2012 Thierry Lincou, le premier joueur de squash à avoir détrôné
l’hégémonie Anglo-Saxonne de la hiérarchie mondiale en
atteignant la place suprême de numéro 1, également champion
du Monde, 2 titres de champion d’Europe, 11 fois champion de
France, et l’un des trois joueurs au monde à s’être maintenu
sans interruption dans le top 10 pendant 10 ans, a décidé de
raccrocher la raquette.
Nous étions en décembre 2003 au Championnat du Monde au
Pakistan. Tout le tournoi, je guettais un petit peu, et au
fur et à mesure qu’on avançait dans le tournoi, dès les
huitièmes ou les quarts de finale, avec ceux qui restaient
en lice - il n’y avait plus Nicol, ni Power, ni White - les
officiels disaient que mathématiquement, j’étais un de ceux
(j'étais n°5 à l’époque) qui pouvaient prétendre atteindre
le top du classement, mais que si j’arrivais en finale,
j’étais en fait numéro 1.
Depuis des mois et des mois, je travaillais pour être
constant, régulier sur le circuit, tenir une grosse moyenne,
et d’être numéro 1. C’était mon but.
Petite anecdote, six mois avant en juillet 2003, lors d’un
stage à Tignes, de la station de Tignes, j’ai pris un
funiculaire, je suis monté à 3.300m, et tout là-haut, j’ai
écrit sur une pierre « numéro 1 mondial ». Je n’avais
pas marqué « champion du monde »...
Ce classement, cette
place, je la voulais vraiment.
Thierry sur Stade 2 en 2006.... Le
meilleur reportage ever....
Et le titre
mondial ?
Alors, janvier 2004, je deviens n°1. Qatar, décembre 2004,
j’étais redescendu n°2, mais gagner le championnat du Monde
me permet de remonter à la première place, classement que je
ne quitte plus pendant un an, donc 2005.
Petit flash back, quand je t'ai dit que j’avais « raté » ma
finale des Monde en décembre 2003, moi, j’étais tout content
d’être numéro 1 mondial, je me disais que ce n’était pas
trop grave de perdre.
Mais ce qui m’a fait réaliser que j’étais passé à côté de
quelque chose, c’est mon père et mes entraîneurs qui m’ont
dit « ben, t’aurais pu faire coup double ». C’était dit sous
le ton de l’humour, mais c’était dit.
Et mon père a ajouté, « tu sais un titre, ça reste
éternellement, Champion du Monde, plus qu’un classement, qui
change constamment.
J’ai donc réalisé qu’il fallait
absolument que je me reprenne, et qu’un tournoi, ça se joue
jusqu’à la dernière balle du dernier jeu du dernier match.
Alors, un moment fort, oui, quand je sauve cette fameuse
balle de match, d’une façon hyper offensive, qui m’a surpris
moi-même.
J’ai vraiment tout tenté, sans retenue, j’ai joué
l’attaque, une succession d’amorties et de volées. Et c’est
passé.
Je pense que la perte de ce jeu-là l’a atteint
moralement, mais aussi physiquement, je pense qu’il a accusé
un petit peu le coup. Balle de match, je crois qu’il fait
une volée amortie dans la plaque.
L'intérêt médiatique a été énorme je crois me souvenir?
Eh bien, la première place
mondiale avait été un beau raz-de-marée médiatique, pour le
squash français ainsi que pour moi, mais le titre de
champion du monde, ça a été d’une autre ampleur : émissions
de télé, reportages. Peut-être que les gens m’avaient
découvert avec le classement de numéro 1 mondial, et que
j’ai confirmé avec ce titre.
N’oublions pas que cette année 2003, avant que je devienne
numéro 1, deux mois avant à Vienne en Autriche, avec
l’Équipe de France, on devient Vice-Champion du Monde.
On bat les Anglais pour la première fois en demie, et aussi,
première fois qu’on arrive en finale. Moi, je bats Nicol,
Greg bat Beachill, c’était vraiment l’exploit. Nous étions
également dans une véritable dynamique médiatique.
Dans les grands moments, il y avait deux joueurs que je
regardais de tout en bas, avec peut-être trop de respect au
début, que j’admirais, Peter Nicol et Jonathan Power.
J’admirais leurs styles, si différents, et je tentais de
m’inspirer de leurs qualités. Et quand j’arrivais à les battre,
c’était un véritable bonheur.
Un bonheur qui n’arrivait pas souvent, dois-je le préciser !!!!!
Power,
je l’ai battu plusieurs fois, la première fois, c’était devant
son public à New York, au Tournoi des Champions.
À l’époque, je n’avais jamais réussi à lui prendre ne
serait-ce qu’un jeu en 6 rencontres. On est en quart de finale,
je lui pique le 2ème jeu, je ne sais pas ce qui se passe, ça me
libère totalement, je hurle après avoir gagné la balle de jeu,
comme si j’avais gagné le match.
Je ne sais pas s’il s’est passé quelque chose dans sa tête à ce
moment-là, mais dans la mienne, une libération totale. Et je
gagne 3/1, nettement.
Mais la plus belle victoire, c’est quand je le bats chez
lui, à Toronto, au Canadian Classic 2004, en finale,
l’année où je deviens champion du monde.
Peter Nicol... Que dire... Avec le nombre de « squash
lessons » qu'il Nicol m’aura donné au cours des années, deux
grands moments.... l’avoir battu chez lui, dans son tournoi au
Canary Wharf.
Et aussi, avoir eu l’honneur d’être son dernier adversaire,
et d’avoir donc été le dernier à le battre, devant les
Pyramides en 2006 durant le championnat du Monde....
Inoubliable.
Comment
décrirais-tu ton jeu ?
J’ai traversé plusieurs générations de joueurs, plusieurs
styles.
Il a fallu que je m'adapte constamment, à des nouveaux
joueurs, styles de jeu, à des joueurs de différentes
générations, Power/ Nicol/White, puis Palmer/Beachill/Ricketts,
Shabana/Mattews, Darwish/ Gaultier/ Willstrop et enfin,
Ashour/Shorbaggy, à de nouvelles situations, à de nouvelles
règles...
Je pense avoir commencé par un jeu de régularité, de
patience, de présence physique, et au fur et à mesure, j’ai
varié de plus en plus mon jeu, volleyé de plus en plus,
mettre de plus en plus de pression, et vers la fin, j’avais
plus de shots, de racquet skills, de feintes, de "deception",
de fixations.
Quand tu as un peu moins de physique, tu tentes d’améliorer
ce qui peut te permettre de gagner, l’efficacité, et toute
la palette de choix et de timing. Choses que je n’ai
malheureusement développé que sur le tard, par déficit
physique !
J'ai toujours été un attaquant, mais pas un attaquant à
l’Égyptienne, mais attaquant dans le fait de vouloir prendre
la balle tôt, de vouloir amortir les balles, couper les
trajectoires, faire bouger mon adversaire. Offensif dans ce
sens-là, mais pas de façon flashy, pas de nick dans tous les
coins, une attaque réfléchie.
Moi, je voulais attaquer tout
le temps, même dans les longueurs, même dans les parallèles,
il fallait avoir l’intention qu’elles soient collées, que le
deuxième rebond soit dans le nick. Pour moi, l’attaque, ce
n’était pas qu’envoyer des frappes courtes ou des volées
nick.
Pour résumer, je dirais que la constante de mon jeu a été ma
capacité à être très précis, ma marque de fabrique, oui,
TitiTight, comme disait Shabana, ainsi qu’un déplacement qui
a été très travaillé et une bonne présence physique.
Il est
temps de conclure....
Avant toute chose, je voudrais remercier l’Angleterre.
Un des moments qui m’a fait beaucoup progresser, c’est au
début de ma carrière, quand j’allais voir régulièrement
Scott Handley, à Wallingford, où j’ai eu l’opportunité de
m’entraîner avec des joueurs de qualité. La « National League » également, j’ai joué mes premiers matches de ligue
là-bas.
Et bizarrement, après, tout au long de ma carrière,
l’Angleterre m’aura très bien réussi. A part les deux
finales du British, j’y ai gagné de nombreux tournois, le
Canary Wharf, English Open, Super Gerrard, Liverpool Open,
Super Series. Sans me passer trop de pommade, c’est un
pays qui m’a toujours bien réussi, et qui m’a beaucoup
apporté dans ma progression, et dans mon état d’esprit, car
ce sont des compétiteurs, globalement avec un bon esprit,
des fighters.
Je suis également reconnaissant de ce que l’Égypte a
pu m’apporter lors de mes nombreux déplacements au Caire, et
j’ai une pensée toute particulière pour tous les joueurs
avec qui je me suis entraîné et qui ont enrichi mon jeu.
Je suppose que tu as beaucoup d'autres gens à remercier ?
Je vais certainement en oublier, commençons par les
entraîneurs, Ludovic Bassora, Bernard Barabé.
Ensuite, à partir de l’âge de 14ans, Paul Sciberras et
Franck Carlino. Tous les deux fidèles, et tout au long
de ma carrière, ils m’ont aidé, même si les dernières
années, j’étais plus autonome, mais nous continuions à avoir
des contacts réguliers.
Au-delà du rôle d’entraîneur, ils ont été des formateurs,
des éducateurs, en fin de compte des guides, des « tuteurs
de vie », non seulement d’un point de vue sportif, mais
aussi d’un point de vue humain, ils m’ont aidé dans ma vie
d’homme, et dans ma vie sociale aussi. Pour résumer, ce sont
mes « maîtres », mes mentors, fidèles compagnons depuis
vingt ans grâce à qui j’ai atteint le sommet.
J’ai également bénéficié de l’appui de la Fédération
Française depuis mon plus jeune âge, un appui
logistique, et je les en remercie. Merci à Claude Duhart,
mon premier sponsor, qui m’a lancé sur le circuit pro.
Mes amis d’enfance, Stéphane et Sébastien Fungère,
Stéphane Ducos qui m’ont aidés à m’entraîner à la
Réunion car je ne recevais mes programmes que par fax. Sans
oublier mes plus fidèles partenaires d’entraînement Renan
Lavigne, Julien Balbo, Isa Stoehr, et bien sûr Greg
Gaultier.
Vient ensuite Tecnifibre, mon sponsor, dont la
reconnaissance internationale est allée de pair avec la
mienne, et qui m’accompagne fidèlement depuis 12 ans.
J’ai aussi passé de merveilleux moments en Equipe de
Club et en Equipe de France.
Donc merci à tous mes
coéquipiers, managers d’équipes, et entraîneurs nationaux,
merci à John Elstob et André Delhoste
Le mot de la fin, mon petit ?
Tout d’abord, je suis très fier d’avoir participé et défendu
la candidature du Squash aux Jeux Olympiques 2016 à
Lausanne. Aussi, que grâce à mes résultats, le monde du
squash ait pu connaître l’Île de la Réunion.
Le squash m’aura également permis de découvrir de nombreux
pays, et de grandir à la rencontre de gens extraordinaires
et même de découvrir la France à travers une multitude de
clubs.
Et on finit par ceux qui m’ont guidé depuis toujours, mes
parents Daniel et Céline, et mon frère Pascal, d’un
soutien infaillible.
Et puis, mon roc, mon capitaine
Céline, ma femme, et mes filles, qui m’ont apporté cette
énergie..
« Je souhaite bon courage à Renan dans sa nouvelle carrière
d’entraîneur à la fédé, à Greg pour obtenir le titre
mondial, et une belle médaille à l’équipe de France en juin
2013 à Mulhouse pour les Championnats du Monde, où je donne
rendez-vous une dernière fois à mes proches, supporters et
fans.