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Paul Sciberras |

Quand
as-tu rencontré Thierry ?
J'ai rencontré Thierry Lincou en 1990, à un tournoi "catégories jeunes",
il avait 13 ans. Il me semble que c'était à Toulouse ou peut être à
Marseille. À vrai dire je ne m'en souviens plus très bien. J'ai posé la
question à Thierry, pour lui, il pense plus que c'était à Marseille. Enfin
l'essentiel n'est pas là, ce qui compte avant toute autre chose, c'est que
cela fait maintenant 14 ans que nous traçons le chemin ensemble.
Quelles sont les qualités qui t’ont immédiatement frappées ?
Tout de suite ce qui m'a sauté aux yeux, c'est sa vitesse de réaction,
c'est-à-dire ses qualités musculaires d'explosivité.
Les résultats de notre étude menée à la Faculté de Médecine de Marseille
(1985) sur les processus métaboliques du joueur de squash
indiquaient clairement que la filière énergétique majoritaire est la
puissance de la voie aérobie.
Malgré cela, j'étais persuadé que les déterminants physiologiques pour que
le joueur atteigne le haut niveau de pratique international, sont les
qualités de vitesse et d'endurance à la vitesse (et j'en suis encore plus
conforté maintenant).
L'évolution du squash de Thierry Lincou corrobore l'importance du
processus alactique, c'est-à-dire que les résultats obtenus m'ont renforcé
dans l'orientation de la préparation envisagée. La vitesse de la
contraction musculaire est avant tout génétiquement déterminée (ce sont
des apports innés) par contre l'endurance à la vitesse passe par
des situations d'apprentissage orientées et améliorées par la
planification des entraînements (ce sont des acquis obtenus sur les
déterminants génétiques).
Bref, Thierry a des qualités physiques naturelles qui le prédisposaient à
la pratique du squash (vitesse, souplesse, coordination, détermination) et
la planification de ses entraînements lui a permis l'optimisation
nécessaire pour atteindre le haut niveau.
Le squash n'est pas un don tombé du ciel, le squash n'est pas donné à la
naissance. Cela demande du travail (qualitatif) sur des apports génétiques,
encore faut-il que ces derniers soient déterminants pour ce type de
pratique. Les critères de détection jouent un rôle cardinal dans le choix
de l'activité.
Thierry a pour moi toutes les qualités pour être au haut niveau dans sa
pratique (vitesse, endurance à la vitesse, volonté, détermination,
rigueur, attention, concentration).
Quel est son (ou ses) principal défaut sur le plan technique ?
Thierry a suffisamment d'outils techniques pour rivaliser avec ses
adversaires, par contre il peut encore améliorer l'expression mentale de
ses outils techniques surtout vers l'avant du court. Pour moi la technique
est relativement aisée à acquérir, ce qui est plus difficile c'est la
gestion mentale de l'expression technique.
Qu’est-ce qui le prédisposait à devenir un très bon joueur de squash ?
Assez rapidement Thierry a dominé ses adversaires par l'optimisation de
ses qualités physiques. Ayant une Vo2max supérieure aux autres, sa
stratégie première était de les amener dans le rouge par une régularité
combative. Ce qui pour des regards externes peut passer pour un manque sur
le plan technique. Mais nous savons très bien que ce n'est pas le cas.
La régularité combative est indissociable de la technique, elle passe par
l'épuration du geste technique de façon à le rendre le plus efficace
possible par l'élimination des artéfacts.
Conduire vite en ligne droite est moins dangereux que de conduire vite
dans des virages. La différence entre l'expert et le joueur moyen, c'est
que l'expert simplifie au maximum son geste technique pour le rendre plus
performant (en précision). Thierry s'est distingué des autres par sa
simplicité gestuelle dans l'expression de la technique. Mais cette
différenciation est peut-être passée aux regards de certains pour un
défaut.
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Son (ou ses) principaux défauts ?
Il faut vraiment chercher pour lui trouver un défaut bien apparent. Il a
sûrement les défauts de ses qualités. Je dirai malgré tout qu'il a une
grande faculté d'anticipation, il cherche à tout prévoir, ce qui est une
qualité fondamentale dans la vie de tous les jours, mais quand cela ne
colle pas avec ce qu'il a prévu, cela lui arrive de rester un peu coincé,
mais très vite il rectifie et repart de plus belle. Les conflits le
perturbent, il est dans ce domaine dans une démarche d'évitement. Mais
cela va mieux, il exprime ses sentiments, c'est-à-dire sa subjectivité, sa
personnalité avec beaucoup de diplomatie, sans violence et sans heurt. Ses
débordements d'humeur restent malgré tout très rares.
Décris-le en trois mots.
Vivacité d'esprit
Exemple pour la jeunesse
Partage sans compter avec les autres, ne refuse jamais l'échange, même
avec les plus petits et les plus débutants.
Un message personnel…
J'avais lu, dans la presse, des propos tenus par une personne qui faisait
foi dans le squash, elle disait qu'il était pratiquement impossible
d'espérer atteindre le haut niveau en squash tout en poursuivant une
scolarité au-delà de la 3ème. J'avais été scandalisé par ses propos qui ne
reposaient sur rien. C'était au début des années 80. Cet article, aiguisa
ma motivation et ma détermination à démontrer l'inverse.
Thierry est le seul (pour le moment) parmi les 20 meilleurs joueurs
mondiaux à avoir réussi conjointement ses études de haut niveau et son
squash de haut niveau, et par dessus tout cela Thierry mène une vie
familiale accomplie.
Renan Lavigne sera dans le même cas dès qu'il aura terminé son cursus
universitaire.
Si j'ai un message personnel à faire passer, c'est de dire aux éducateurs
qui s'occupent des jeunes que le squash n'est pas une finalité en soi ni
pour le joueur ni pour l'entraîneur ni pour la fédération. L'activité
n'est qu'un moyen parmi d'autres (physiques, artistiques,
culturelles) un moyen d'éducation et de développement de la personnalité.
Le squash pour le squash n'amène rien de bon. La pratique d'une activité
peut être en profondeur très mauvaise ou très bonne, tout dépend des
orientations que l'on place en premier dans l'objectif de formation.
Je pense que Thierry est un modèle de représentativité (aussi bien pour
les jeunes que pour les éducateurs) : de courage, de ténacité, de rigueur,
de persévérance. Il a ouvert plus d'une porte. C'est une démarche
particulière en dehors des sentiers traditionnels. Il sort du lot sous
plusieurs aspects qui feront l'objet d'une prochaine publication. Ses
résultats sont le fruit d'une réflexion dont il a été le principal acteur.
Je suis vraiment satisfait de constater que dans plusieurs domaines, il
est l'ambassadeur du squash.
Bravo Thierry, continue !
Paul Sciberras
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Qu’est-ce qui peut lui permettre encore de progresser ?
La perfection absolue n'existe pas. Les joueurs sont loin d'atteindre le
100% de réussite dans la frappe, heureusement, sinon, chaque frappe serait
un nick. Pour progresser, Thierry doit encore travailler dans la qualité
de sa réponse de frappe à des vitesses d'échange de plus en plus rapides.
La vitesse de jeu n'est pas uniquement synonyme de force de frappe, les
amorties et les contre amorties accélèrent le jeu également si ce n'est
plus. Thierry doit accélérer le jeu en améliorant ces aspects de
l'utilisation de la technique. Frapper la balle à petite vitesse, c'est à
la portée de tout le monde, tout joueur sait le faire plus ou moins
correctement, mais frapper précisément une balle en crise temporelle
demande des qualités de vitesse d'analyse, d'interprétation, de choix et
d'exécution nettement supérieures. Des vitesses de traitement
d'information, mais surtout (et ce qui est le plus important) une
anticipation perceptive et motrice de plus en plus performante.
Je pense, sans prendre trop de risque, que Thierry peut encore élever son
seuil de régularité combative en travaillant dans le compartiment adéquat
cité ci-dessus (expression mentale de la technique). Le squash est une
activité d'affrontement, activité duelle, je dirai même d'une façon plus
précise, une activité de débat (la combativité est médiée par
l'utilisation d'une raquette et d'une balle) où les gestes mentaux ont une
importance considérable. À mon avis, Thierry peut encore élever le débat.
Quelle est la base de ta démarche avec lui ? C'est une lapalissade de dire que l'individu est un système d'une grande
complexité, où les différents éléments constitutifs de l'ensemble
développent des réseaux de communication entre eux (monde intérieur) et
également avec les autres (monde extérieur). Ce système joueur est composé
de sous systèmes (système nerveux, système musculaire, système hormonal,
système circulatoire, respiratoire, etc.) en interaction permanente.
Ma démarche est de m'adresser à la fonctionnalité systémique du joueur et
surtout de ne pas le saucissonner par une vision réductrice et
complètement obsolète, en tranches technique, physique, mentale. Nous
savons que le tout en interaction est supérieur à la somme des parties. Je
reconnais qu'ayant eu la chance d'avoir des apports théoriques dans les
diverses composantes biologiques de l'individu, j'ai pu me pencher sur
une approche systémique du squash (1992).
L'objectif de la démarche est double :
• C'est l'appropriation active de la démarche par le joueur (démarche pour
moi signifie marcher ensemble). L'appropriation active des savoirs,
c'est-à-dire l'assimilation des connaissances théoriques alimentées par
les apports scientifiques (savoir comment faire) conjuguées aux
connaissances pratiques (savoir faire) dont le but premier est le
développement de la personnalité du joueur (savoir être). Le joueur est
dans l'autoconstruction de ses savoirs. C'est le joueur qui fait le chemin
en marchant vers le but à atteindre. L'entraîneur a fait le chemin avant
et ailleurs, dans l'anticipation de la planification des séances
d'entraînement.
• C'est réussir à la fois son sport de haut niveau et ses études de haut
niveau. La question est de savoir comment la pratique d'une activité
sportive planifiée correctement peut optimiser et collaborer positivement
à la réussite scolaire et universitaire ; comment les apports théoriques
peuvent favoriser concrètement la réussite sportive. Autrement dit, il
s'agit pour le joueur : de penser ses actions et d'actionner ses pensées.
La question posée est de savoir comment la qualité de la planification
d'une part de l'étude d'une pratique (squash) et d'autre part de la
pratique des études peut réduire la quantité des horaires hebdomadaires
attribuée à l'une où l'autre des parties concernées de façon à les rendre
complémentaires et non antagonistes. De façon à ce que le volume horaire (étude
+ squash) ne dépasse pas le nombre d'heures hebdomadaires de 35 heures. La
démarche cherche avant tout la qualité plutôt que la quantité. La qualité
de la programmation, accélère les acquisitions, réduit le temps de travail
dans les deux domaines.
Cette qualité de gestion mentale se situe au niveau des mécanismes
décisionnels, elle permet au joueur de développer des mécanismes
d'adaptation et d'adaptabilité débouchant sur une plus grande
disponibilité se traduisant par une réduction de la quantité. Plus la
quantité augmente et plus la médiocrité augmente, plus la qualité augmente
et plus la quantité diminue. La planification des entraînements et des
études sert à identifier et à solliciter les mécanismes cérébraux
identiques et transférables (mécanismes décisionnels) entre la pratique
des études et l'étude de la pratique du squash. Tout n'est pas
transférable du squash aux études et inversement, par contre la gestion
mentale (détection du problème à résoudre, identification des possibles,
sélection du choix de la solution à apporter, planification de la
résolution du problème, anticipation et prévision des émergences) repose
sur des gestes mentaux concernant les mêmes aires cérébrales pour l'une
comme pour l'autre des deux disciplines. Les représentations mentales (visuelles,
verbales, kinesthésiques) font partie de chaque séquence de travail,
l'individu pense ses actions dans le court et actionne ses pensées pour
ses études.
Qu’est-ce que tu pourrais lui répéter à longueur de session ? • Elève le seuil de ta régularité combative (par une amélioration de la
gestion mentale de la vitesse et de la précision). • Développe une stratégie qui inhibe toute les autres stratégies (c'est la
stratégie des stratégies). La simplification de la complexité est certes
difficile à obtenir, elle demande une gestion mentale à un niveau
supérieur. Mais le développement du joueur ne passe-t-il pas la réduction
de la complexité ? L'intérêt du joueur est de provoquer de la complexité
pour son adversaire et de la réduire pour lui. Créer de l'incertitude pour
son adversaire et développer des certitudes pour lui. C'est la gestion du
rapport : incertitudes/certitudes.
Sur un plan plus personnel, quelles sont ses principales qualités ? Thierry est un garçon profondément honnête, respectueux de lui-même et
encore plus des autres. À l'entraînement, il est très généreux dans
l'effort, dépense sans compter surtout quand c'est dans le bon sens. Il
est exigeant sur la qualité de son travail. Il assimile vite l'intérêt des
contenus des séances. Il est aussi généreux avec les autres qu'envers
lui-même. Dans la vie de tous les jours cette grande générosité fait qu'il
est apprécié de tous. La tricherie ne fait pas partie de son monde. Ses
qualités humaines font qu'il ne passe pas inaperçu, l'adaptation est un
trait fort de sa personnalité.
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